Pierre Grimblat, dernier poète du petit écran ?

Pierre Grimblat nous a quitté le 3 juin 2016. Nous vous proposons en hommage de (re)découvrir un entretien datant de 2013, publié initialement sur le site web de la Libre Belgique.

 

 

 

 

Entretien par Virginie Roussel, correspondante à Paris de La Libre.

Publié le – Mis à jour le

 

Barclay, Gainsbourg, Truffaut ressuscitent sous le regard tendre et perçant de Pierre Grimblat dans « Mes vies de A à Z ». Cinéaste, auteur, producteur, il a financé des téléfilms sur Queneau, Supervielle, Sophocle… Mais aussi des séries et feuilletons à succès : « Navarro », « L’instit », « Quai n°1 », « Le château des Oliviers », « L’heure Simenon »… A 90 ans passés, il écrit une adaptation du « Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux pour le cinéma. Grimblat, le dilettante professionnel, l’un des rares poètes que la télé respecte.

 

Sous votre regard, le monde des médias et du show-biz paraît plus libre, plus fantaisiste qu’il ne l’est aujourd’hui…  
Je me suis souvent cherché un successeur qui aurait la même vie de rencontres, de créations, de coïncidences invraisemblables. Et je n’ai pas trouvé. Chaque fois que je rencontre un patron de média, il me dit : « Tu n’as pas été remplacé. » Il y a maintenant une espèce de raideur, un manque de folie. Moi, je suis resté le type fou que j’ai toujours été. J’ai été l’amant de trois filles de grands patrons de presse. Ça ne m’excite pas spécialement, c’est le hasard. Evidemment, dès qu’elles vont se plaindre de moi à leur papa, ils déclenchent des tirs de barrage. Et à chaque fois, je me suis retrouvé fauché, sans voiture… Et à chaque fois, j’ai rebondi.
Que vous inspire la disparition « Des mots de minuit » sur France 2 ?  
Je suis très triste qu’ils aient supprimé l’émission de Philippe Lefait. Ils disent que c’est pour des raisons budgétaires, alors que ça ne coûte rien ! Je me souviens de Godard me disant : « J’aimerais faire une Série Noire. » Alors, je suis allé voir Hervé Bourges, un grand patron de télévision, en lui disant : « Je vous préviens, ça va faire 4 % d’audience. » Alors qu’on en faisait 30 %. Bourges m’a dit : « Ça ne fait rien, c’est bon pour l’image de la chaîne. » Et ça a fait 4 % ! Je ne vois pas un patron le faire aujourd’hui.
Vous auriez pu diriger une chaîne…  
On me l’a demandé, mais ce n’est pas mon métier. Je suis un créateur. Avec Hamster, mon groupe de production, on sortait quarante films par an dans le monde. C’est énorme. J’ai tourné des mélodrames en Australie. Dans ma distribution, il y avait une jeune modèle avec de longs cheveux roux qui n’avait jamais fait de cinéma : Nicole Kidman. Dans la « Série Rose » (histoires libertines adaptées d’œuvres littéraires actuellement diffusées sur AB3, NdlR), j’ai fait tourner une jeune Espagnole : Penélope Cruz.
La fiction française manquerait-elle de talents ?  
Je connais des quantités de réalisateurs de grand talent, mais qui ont un défaut énorme : ils ont 65 ans. Ils sont au chômage. Le jeunisme n’est pas forcément synonyme d’esprit jeune. Je ne crois pas en l’état civil. La preuve, je devais être mort depuis longtemps. A 20 ans, j’étais condamné par la milice de Pétain et libéré par miracle quelques jours avant de passer au poteau. Toute ma vie a été un sursis, un cadeau. J’ai envie d’être heureux et de rendre les gens heureux, sans pour autant faire du bas de gamme. Ça a l’air idiot, mais si vous parlez avec de jeunes auteurs-réalisateurs, jamais ils n’ont envie de rendre les gens heureux.
Cette quête de bonheur vient de loin…  
Je suis un enfant solitaire, qui a grandi dans un quartier populaire de Paris. Mon père, qui tenait un petit magasin, faisait faillite régulièrement. J’en ai tiré une peur panique du réel. Et j’ai voulu présenter à mes publics une réalité rêvée. Mais aujourd’hui, ceux qui sont en charge des médias sont avalés par la vague de mélancolie.
Votre définition de la culture ?
Je suis allée à l’école communale. Puis c’était la guerre. Quand mes copains de la Résistance m’ont trouvé une planque dans le maquis de l’Allier, je me suis fait ma culture. J’allais chercher des bouquins à la bibliothèque municipale à vélo. Et j’en lisais un ou deux par jour. On m’a fait commandeur des Arts et Lettres. Je pourrais avoir la poitrine constellée de médailles comme un maréchal russe ! Alors que la culture, c’est ce que j’ai appris sur le tas en slalomant parmi les aléas de ma vie incroyable. Je connais le village des sorciers mexicains où Malcolm Lowry a écrit « Au-dessous du volcan ». J’y ai séjourné. La culture, c’est ce que je sais.
Avez-vous la foi ?

Non, je le regrette. J’aimerais m’appuyer à Dieu, par réconfort. Je suis né Juif. J’ai été élevé chez les sœurs de saint Vincent de Paul. Et mes parents qui avaient peur d’Hitler m’ont déjudaïsé. Je n’ai aucune nostalgie de cette religion ou d’une autre. J’ai quantité d’amis, de collaborateurs, mais j’ai joué en soliste. Je suis un violon sur le toit, là où il y a une cheminée. Là où je peux m’envoler avec la fumée.

 

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« Mes vies de A à Z », publié par Pierre Grimblat chez Chiflet & Cie (288 pp., env. 17,50 €).

Source : http://m.lalibre.be/culture/medias-tele/pierre-grimblat-dernier-poete-du-petit-ecran-51d6401335700c6e2417095a#.V1LBaGoKySQ.twitter