Télévision : création ou CAC 40 ? Avions de voltige ou bombardiers ?

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La bombe Newen

Le 29 octobre 2015, une bombe a explosé au cœur de l’audiovisuel français : l’annonce du rachat par TF1 du groupe Newen, premier fournisseur de France Télévisions (100 millions de commandes en 2015, le quart du budget création de FTV !). Cela en dit long sur le cynisme des groupes financiers pourtant nourris par le service public. Opération saluée un peu vite par la ministre Fleur Pellerin. Courageusement, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a dit sa colère face à ce manque de loyauté et elle a eu le mérite de négocier aussitôt avec les syndicats de producteurs pour réorganiser ses quotas. France Télévisions pourra faire passer de 5% à 25 % sa part de création produite en interne ou par des filiales. Un accord intelligent signé en dix jours !

Où en est la Loi Création ?

La prochaine Loi Création, portée par la ministre et le rapporteur Patrick Bloche, devrait être votée en mars. Il est temps car au cœur de notre culture populaire, l’audiovisuel et ses meilleurs ambassadeurs, les avions de voltige de la création indépendante, sont assaillis par les bombardiers de la finance. Les autorités ont vu venir l’attaque sans réagir. Mais le PAF est envahi de technocrates (les québécois les appellent malicieusement des “magasiniers“), sans doute consentants. Pourtant, ils n’ont jamais vu de près un plateau de tournage, ni écrit un scénario autre que celui de leur carrière, et ne parlent aux artistes que dans les dîners de Festivals, avec une préférence assez nette pour les actrices.

L’infiltration du parlement                

Pendant ce temps, les bombardiers avancent en dehors des radars, dans les couloirs du parlement… En mai 2013, un rapport du sénateur Plancade vantait déjà « une politique industrielle au service de l’exception culturelle » (sic). Mariage de la carpe et du lapin ! En 2016, les ultra-libéraux reviennent en force : Jean-Pierre Leleux, rapporteur de la commission Culture du Sénat, veut modifier la prochaine Loi Création par deux amendements, que les syndicats de producteurs indépendants résument ainsi : « Ils visent à augmenter la part de production interne des chaînes et surtout à vider de tout son sens la notion d’entreprise de production indépendante ». Bref, passer de 25 à 40% et plus si affinités !… Le président de l’USPA, Thomas Anargyros, s’insurge à juste titre : « L’aile droite du Sénat veut privilégier quelques chaînes, au détriment de dizaines de milliers d’emplois… » et il prédit « la mort de la production indépendante et la fin de l’exception culturelle française ».

Les bombardiers tentent donc d’infiltrer la loi pour abattre les avions de voltige indépendants, brillants défenseurs de la création patrimoniale. Qui a bien pu inspirer les sénateurs ?! Les chaînes privées, les groupes audiovisuels ? Le Qatar, Donald Trump ? … Tous réunis au Fouquet’s ? Et puisqu’on est dans l’ironie, pourquoi pas un amendement qui imposerait aux diffuseurs de ne pas commander de fiction aux producteurs ayant moins de 50 salariés et qui – soyons audacieux – interdirait les zombies, la politique, le mariage pour tous, les corps dénudés, la religion et même les pauvres ! Heureusement, la ministre Fleur Pellerin n’était pas favorable aux amendements et il semblerait que Madame Audrey Azoulay ne le soit pas non plus. Ouf !

 

Les études ne peuvent pas se résumer à des chiffres

Bien que médiateur, le CSA souffle imprudemment sur les braises avec son étude de janvier 2016 sur l’économie de la production, qui cautionne les bombardiers de la finance : avec 3450 sociétés, le monde de la production serait bien trop « atomisé ». Mais l’étude CNC de décembre 2015 en recense moins de 950 en production pure, en baisse constante : 610 en documentaire, 162 en fiction, 96 en spectacle vivant, 54 en animation et 21 en magazine. Où est « l’atomisation » ?!

Excepté le digne rapport Schwartz de février 2015, trop d’études n’analysent pas la part créative. Désolé, mais Un Village Français n’a rien à voir avec les décolletés du potentiel Nabilla fait de la résistance ! Les scrutateurs négligent le talent, moteur des avions de voltige. En Festivals, la plupart des prix vont à la production indépendante, qui est aussi à l’origine de tous les grands succès internationaux. La sphère politico-industrielle ne veut pas le reconnaître.

Comment débloquer le système ?

Malgré les Emmy Awards de Braquo, Engrenages et Soldat Blanc (indépendants !) et de beaux succès en 2015, la fiction française est gelée depuis dix ans au dernier rang européen (750 heures), loin des anglais (1300 h) et très loin des allemands (2000 h). Bridée, l’œuvre devient un “produit“, un “contenu“, une “marque“, pour le marketing cocaïné à l’audience, qui a tout envahi avec ses têtes de gondoles (restons polis) et ses officines de sondage nourries par les bombardiers.

Les remèdes de base sont pourtant connus des spécialistes et des pilotes d’avions de voltige :

1 / Renforcer résolument notre “ex-redevance“, la plus faible d’Europe, que la France est la seule à n’augmenter que centime par centime, par simple frousse électorale !
2 / Stopper la frénésie politico-financière d’intégration verticale.
3 / Mettre le marketing au service de la création et non l’inverse ! Stopper la dictature des sondages. Respecter une vraie éthique éditoriale, en particulier sur la TNT.
4 / Réintégrer aux postes clés, dont ils ont été écartés, des créateurs maîtrisant toute la filière. Un responsable de création doit être un producteur artistique expérimenté.

Pas de création sans indépendance !

Mesdames et messieurs les conseillers CSA, législateurs, radoteurs d’hémicycles ou orateurs doués, lecteurs ou non de Modiano, pourquoi pensez-vous que seule une création audiovisuelle asservie en labyrinthe vertical puisse viser une dimension internationale ?! Le rôle du législateur est d’empêcher les abus du système, pas de les faciliter, même à son insu. Pourquoi vouloir toujours « amender » ? Avez-vous oublié la première phrase du projet de loi ? : « La loi consacre pour la première fois la liberté des créateurs à exercer leur art. »

Le capitalisme cynique (en anglais on dit « lobby ») gère l’agroalimentaire, la finance, la médecine, le tabac, l’énergie, la presse, et veut y ajouter la télévision. On ne peut laisser les escadrilles de bombardiers financiariser la Culture. En Italie, le groupe Mediaset de Berlusconi a étouffé la création en rachetant tout, et on voit comment l’actionnaire principal de Canal+ s’arroge l’éditorial. Acheter un avion ne veut pas dire savoir le piloter. Que diriez-vous, mesdames et messieurs, si les artistes et les créateurs exigeaient de réglementer l’activité du Sénat et du Medef ? On entend déjà les brames !

Le feu de la Culture

S’il vous plaît, entendez enfin les réalisateurs-pilotes : ne brisez pas les ailes de nos avions de voltige. La “ferme des mille vaches“ ne sauvera jamais l’élevage, pas plus que la ferme des mille épisodes en anglais ne fera rayonner notre création. Les séries scandinaves, israéliennes, islandaises, espagnoles, triomphent dans leur langue grâce au talent des indépendants qui brillent à l’export ! Une concentration productive est nécessaire mais une industrialisation à outrance serait pyromane. Et les créatifs préfèrent la flamme de la culture à la culture en feu. Dans sa Lettre des Créateurs, parue dans Libé fin 2014, le Groupe 25 Images (l’association des réalisateurs de fiction) avait écrit :

« La France a de grands écrivains, d’immenses réussites artistiques, de grands films, une culture d’exception. Pourquoi n’aurait-elle pas aussi une grande télévision, digne et exemplaire ?! ».

Si “la tutelle“ éprise de champions internationaux aidait le navire amiral France Télévisions à redevenir une fenêtre essentielle, les diffuseurs privés et les groupes amis en bénéficieraient, comme en Angleterre où le modèle BBC a dopé créativement les chaines privées ITV, Channel 4 et Sky…
Les bombardiers échoueront s’ils jugent que les avions de voltige sont leurs cibles et non leurs alliés !

sources : APA, CNC, CSA, Groupe 25 images, Blog High Concept http://www.cedricsalmon.fr.
Dominique Baron

Dominique Baron

Sociologue et publicitaire de formation, scénariste et réalisateur, Dominique Baron a été marin, fan de deltaplane, journaliste, enseignant en Afrique, assistant de mise en scène, producteur artistique à France Télévisions et dans le privé. Réalisateur de 22 téléfilms et 3 séries, dont une en anglais.